• Philosophe chrétienne

Y a-t-il une philosophie chrétienne ?

Ce blog s'appelle Philosophie chrétienne. Mais une telle association a-t-elle un sens ?



Quand j'ai créé ce blog, je l'avoue, je n'étais pas encore consciente des problématiques qui recouvrait l'expression philosophie chrétienne. Pour les présenter, j'utilise ici le livre de Denis Moreau, Y a-t-il une philosophie chrétienne ? éd. du Seuil, 2019.


Une expression très rare pendant longtemps :


Quand on essaie de remonter la piste de l'emploi de cette expression (comme le philosophe Etienne Gilson l'a entrepris à la fin de L'Esprit de la philosophie médiévale), on constate qu'elle est assez rare jusqu'à la Renaissance. Autrement dit, pendant les 16 premiers siècles du christianisme, et alors que la pratique de la philosophie était largement répandue dans l'Eglise catholique, l'expression "philosophie chrétienne" est quasiment inemployée. Les chrétiens qui philosophent estiment faire... de la philosophie. Pas de la philosophie chrétienne. Il n'y aurait donc pas de différence entre la philosophie, et la philosophie faite par des chrétiens.


Une expression qui fait débat :


C'est au 17e siècle que cette expression se diffuse, parce qu'un auteur rassemble des textes de saint Augustin et intitule cette anthologie : Philosophie chrétienne. A partir de là, les emplois se multiplient.

Jusqu'en 1931 : l'historien de la philosophie Emile Bréhier publie un article dans lequel il affirme qu'il n'y a pas de philosophie chrétienne. Son article fait polémique, et la Société française de philosophie organise une séance au cours de laquelle Etienne Gilson, spécialiste en histoire de la philosophie médiévale, particulièrement de saint Thomas, débat avec Léon Brunschvicg, philosophe des sciences. Le premier affirme que l'expression "philosophie chrétienne" est légitime, le second le nie.

Pour Léon Brunschvicg, un philosophe chrétien fait de la philosophie. Parler de philosophie chrétienne reviendrait à dire qu'il existe une philosophie spécifiquement chrétienne, ce qui serait comme si l'adjectif chrétienne venait nier le nom philosophie. Le fait d'être un chrétien philosophe ne vient pas modifier la façon de faire de la philosophie.

Que veut-on dire par là ? Philosopher, c'est se servir de sa raison, élaborer des raisonnements, des arguments, pour tester la validité de concepts. Tandis que le christianisme fait appel à la foi qui croit sur parole les énoncés religieux. Si un chrétien veut philosopher, il devra se soumettre à cette exigence de rationalité, et accepter d'examiner sa religion sous l'angle de la raison. Le fait d'être chrétien ne change donc rien à la façon de philosopher.


En quel sens peut-on parler de philosophie chrétienne ?


Etienne Gilson et Léon Brunschvicg sont d'accord, en fait, pour dire qu'une philosophie chrétienne serait une philosophie qui - grâce à des solutions propres au christianisme - viendrait débloquer les problèmes insolubles auxquels se confronte la philosophie. Cela existe-t-il ?

Les deux hommes citent Malebranche et Pascal comme représentants d'une telle philosophie. Pascal, par exemple, soutient que "le péché originel est la seule grille d'interprétation qui permette d'éclairer les contradictions de l'humaine condition" (Denis Moreau). Tandis qu'en politique, l'utilisation du concept de volonté générale, désignant la volonté émanant du peuple en tant que corps, est à l'origine un concept chrétien qualifiant la volonté divine, élaboré par Malebranche.

Cette dernière idée est assez intéressante : elle souligne les ressources propres au christianisme qui peuvent venir enrichir la philosophie de concepts nouveaux. Cette idée a récemment été développée par le philosophie François Jullien dans Ressources du christianisme (éd. de L'Herne, 2018), où 5 ressources sont présentées.

Denis Moreau cite d'autres thèmes issus du christianisme dont la philosophie s'est emparée : par exemple l'idée d'universalité des droits de l'homme, issue de l'affirmation que tous les êtres humains sont un en Jésus-Christ ; l'idée de fraternité, tous les hommes étant fils de Dieu ; ou encore la laïcité, ou plutôt l'idée de séparation entre l'Eglise et l'Etat, déjà présente dans la Bible qui distingue le pouvoir du roi et celui du grand-prêtre ou de Dieu : "Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu" (Matthieu 22 : 15-22).


Si certains considèrent que le débat est clôt, pour ma part je pense qu'il reste encore un peu de travail pour faire la pleine lumière sur cette relation millénaire entre philosophie et christianisme.


Pour approfondir ce thème, voyez ces articles sur la relation entre chrétien et philosophe, ou la relation entre foi et raison.

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