• Philosophe chrétienne

Une traduction littérale est-elle possible ?

Traduire la Bible représente une gageure, d'abord parce que toute traduction est un défi, ensuite parce que traduire la Bible, c'est traduire la Parole de Dieu. Comment faire pour obtenir une traduction qui s'éloigne le moins possible du propos original ? Cela est-il seulement possible ? Grandeur et misère de la traduction, des réussites aux limites.



Cet article fait suite à celui présentant les différents problèmes qui se posent quand on affirme tout à la fois l'origine divine de la Bible, et sa constitution humaine. Même si l'on soutient la thèse forte d'une inspiration verbale (Dieu a dicté aux auteurs de la Bible chaque mot qu'ils ont écrits), il n'en reste pas moins que ces mots ont été inspirés en hébreu et en grec. A partir de là, on peut penser que toute traduction dans une autre langue risque de dénaturer le propos divin. Pourtant, on ne peut se passer de telles traductions, car nous sommes nombreux à être incapables de lire les textes originaux de la Bible.


Enonçons 4 difficultés auxquelles font face les traducteurs :


Quand un mot dans la langue originale a plusieurs traductions possibles :


Je reprends l'exemple du mot "connaissance" utilisé dans "l'arbre de la connaissance du bien et du mal", dont j'ai déjà parlé dans cet article. En hébreu, yada a plusieurs sens possibles : connaître, distinguer, discerner, savoir par expérience, décider, déterminer, choisir, connaître charnellement (avoir des relations sexuelles avec). Le traducteur ne peut pas donner tous ces mots à la fois, et de toutes les façons, tous les sens ne sont pas pertinents (celui de connaissance charnelle, par exemple). Il doit faire un choix. Ici, le sens large de connaissance a été choisi. Mais certains commentateurs estiment que le sens de "décider" permet de donner un éclairage intéressant à ce texte (par exemple Henri Blocher dans Révélation des origines).


Quand plusieurs mots de la langue originale n'ont qu'une traduction possible :


Ici, je renvoie aux deux exemples donnés dans cet article.

D'abord en Jean 21 : 15, quand Jésus demande à Pierre : "m'aimes-tu ?", il utilise agapas, alors que Pierre utilise philo. Les deux mots, c'est vrai, désignent l'amour. Mais ils ne renvoient pas aux mêmes formes d'amour : agapas est bien plus fort que philo.

Pendant longtemps, les traducteurs traduisaient par "aimer" (c'est le cas par exemple de la traduction Louis Segond, ou de la TOB). Aujourd'hui, ils essaient d'affiner le sens (par exemple dans la traduction Parole vivante, qui traduit philo par "être ami").

Ensuite en 1 Timothée 2 : 12, quand Paul interdit à la femme de "prendre autorité sur l'homme". Le mot grec est authenthein. Or, il ne se trouve nulle part ailleurs dans le Nouveau Testament. Quand on parle d'autorité, par exemple en disant que Jésus enseignait avec autorité, c'est exousia qui est utilisé.

Faut-il traduire ces deux mots de la même façon ? On peut estimer que si une langue prend la peine d'avoir deux mots différents, et surtout si l'un de ces mots n'est employé que rarement, c'est que leurs sens diffèrent. Le traducteur doit donc rendre dans sa traduction les nuances de sens. Authenthein désigne plutôt "celui qui agit de sa propre autorité, autocrate, maître absolu".


Quand les phrases ne se construisent pas de la même façon :


Les langues humaines ne construisent pas leurs phrases de la même façon, tout simplement parce qu'elles ne pensent pas de la même façon. Quand on traduit, on ne peut pas remettre les mots dans le même ordre que les phrases originales, sinon ce serait illisible. Par exemple, Romains 5 : 8 : si on traduisait sans changer l'ordre des mots, cela donnerait : "Démontre le de lui amour pour nous Dieu". Mais évidemment, on traduit : "Dieu prouve son amour envers nous".

Une traduction absolument littérale est impossible. Le travail du traducteur ne consiste pas à remplacer systématiquement un mot par celui qui lui "correspond" dans l'autre langue. Traduire, c'est faire un travail de sens : rendre le sens des mots, des phrases, des paragraphes.


Quand la traduction d'un mot n'évoque pas la même idée que le mot original :


Certains mots évoquent des idées pour nous, lecteurs d'aujourd'hui, alors qu'à l'origine l'idée évoquée était assez différente.

J'aime bien citer l'exemple du mot "ministre". On trouve régulièrement dans le Nouveau Testament des passages évoquant les ministres de Christ. Le mot "ministre" a pour la plupart des gens une connotation politique, et désigne quelqu'un d'important : les ministres occupent des postes élevés, à responsabilité, accompagnés de privilèges. Il se trouve que le mot "ministre" est la francisation du latin minister, dérivé de minus : serviteur. Le latin minister est la traduction du mot grec diakonos, qu'on a francisé en diacre, et qui signifie aussi "serviteur".

Les traducteurs doivent choisir : vont-ils traduire diakonos par "serviteur", "diacre" ou "ministre" ?


Conclusion :


Ces 4 problèmes montrent bien qu'une traduction littérale est impossible. Traduire, c'est faire un travail de sens : choisir le sens le plus pertinent, nuancer, rendre le sens des phrases, et pas seulement des mots. Or, travailler le sens, c'est interpréter. Toute traduction est déjà une interprétation, c'est-à-dire un choix de la signification des mots.


Cela signifie-t-il qu'il faut condamner tout projet de traduction, sous prétexte qu'il viendrait tordre le sen du texte inspiré ? Je ne le crois pas. Si Dieu a pris la peine de se révéler à travers des langues humaines, dont il connaît les limites, les imperfections, ce n'est sûrement pas parce qu'il condamne l'effort humain pour le comprendre ! Il a même choisi l'hébreu, qui nécessite déjà un effort d'interprétation ne serait-ce que pour être lu !

Je pense, pour ma part, que c'est d'ailleurs pour bien nous faire saisir que nous n'en aurons jamais fini de comprendre la Parole divine : l'effort humain de traduction, de compréhension, d'interprétation, ne sera jamais fini, achevé, sinon cela signifierait que nous avons tout compris de Dieu.


Mais alors comment nous, lecteurs, qui ne lisons pas l'hébreu et le grec, pouvons-nous nous y retrouver ? Comment savoir si la traduction n'est pas mauvaise, erronée, partiale ? Trois attitudes sages peuvent facilement être adoptées :

- recourir à des Bibles avec des appareils critiques, c'est-à-dire des notes explicatives qui viennent préciser les choix de traduction ;

- comparer les traductions, en lisant des Bibles de différents traducteurs ;

- rester prudents dans nos conversations sur des sujets polémiques : ne pas affirmer trop promptement : "C'est écrit noir sur blanc, le texte dit "tel mot" !", mais prendre le temps d'aller vérifier ce qui est effectivement écrit dans le texte original.

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