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Selfie : le nouveau visage du narcissisme

Se prendre soi-même en photo, où qu'on soit, quoiqu'on fasse : nouvelle mode innocente ou résurgence d'un problème ancien ? Et si le selfie signait, paradoxalement, la perte de soi ?



Rédigeant les posts sur l'amour du prochain, j'en suis venue de fil en aiguille à penser au narcissisme, puis aux selfies. J'ai lu cet article très intéressant (mais très long !) qui analyse philosophiquement cette pratique.


Selfie et narcissisme :


Narcisse, dans la mythologie, est un beau jeune homme qui, un jour, aperçoit son reflet dans l'eau. Pensant d'abord qu'il s'agit de quelqu'un d'autre, il en tombe amoureux. Mais comprenant ensuite qu'il ne s'agit que de son reflet, qu'il est en réalité amoureux de lui-même, il finit par en mourir.

Le selfie a une odeur de narcissisme : se prendre soi-même en photo, pour se regarder, en excluant l'autre que je ne prends pas en photo et que je ne regarde pas...

J'aimerais souligner trois conséquences de ce narcissisme moderne.


#1 : le rejet du réel :


Le selfie est avant tout la production d'une représentation de la réalité. Le paradoxe, c'est qu'on en vient à préférer cette image à la réalité. La réalité est rejetée, parce que moins belle que l'apparence.

On retrouve le même problème que celui souligné avec la post-vérité : je dis ce que je pense être la réalité, ce que je veux que soit la réalité, et la réalité ne compte plus. Seule compte désormais mon opinion sur elle.


#2 : la fuite du moi :


Difficile de ne pas voir dans le selfie une quête identitaire : il s'agit de prendre en photo son moi. L'arrière plan varie, mais au premier plan je demeure. Or, identité en latin signifie pareil, même (idem).

Mais cette quête du soi semble vouée à l'échec. Explication avec trois philosophes :


Premièrement, la pose d'un selfie réussi est très codifiée. Alors qu'il s'agit de me montrer moi, je prends la même pose que tous les autres.

Quand on y pense, self veut dire soi, mais c'est myself qui veut dire soi-même. Self est juste le mot pour évoquer le renvoi à soi, impersonnel. Dans l'Etre et le temps (1927), le philosophe allemand Martin Heidegger explique que l'être humain, face à l'angoisse d'exister dans un temps qui le mène droit à la mort, se réfugie dans une vie inauthentique, la vie de "on", de monsieur-tout-le-monde. Il se dérobe ainsi à ce qu'il est, pour plonger dans l'anonymat, la perte d'individualité et d'originalité.


Deuxièmement, quand je me regarde sur le selfie, cela me fait prendre du recul, de la distance avec moi-même. Et ce recul est fatal : la personne qui est là représentée, ce n'est déjà plus moi. Le philosophie français Jean-Paul Sartre en parle dans L'être et le néant (1943) : le fait de prendre conscience de soi, de se regarder soi-même, fait que je ne suis déjà plus vraiment ce moi que je regarde. Je ne coïncide déjà plus avec cette photo de moi : je suis déjà plus loin, plus avancé, à la recherche d'une nouvelle photo me représentant mieux. Mais ce n'est qu'une fuite perpétuelle en avant : jamais je ne pourrai saisir totalement, définitivement, mon moi.


Enfin, le selfie se concentre sur un moi physique : la tête de la personne. Or, si je suis bien mon corps, je ne suis pas que cela, et je ne suis peut-être pas essentiellement cela. Pour le philosophe grec Platon, la beauté des corps ne vaut que si on l'utilise comme tremplin vers une beauté plus profonde, plus essentielle : la beauté des âmes. Dans Le Banquet, il explique ainsi que l'amour qu'on peut porter à la beauté physique, doit conduire à l'amour de la beauté spirituelle, puis à l'amour des belles actions, des sciences, et enfin à l'amour de la beauté elle-même.


#3 : la perte du visage :


Dans un selfie, on ne voit généralement que le visage de la personne. Mais pour le philosophe français Emmanuel Lévinas, ce n'est en réalité pas un visage. Le visage, en effet, ne se voit pas : ce que l'on voit, ce sont des yeux de telle couleur, un nez de telle forme, etc. Le visage, c'est la présence de la personne qui me frappe dès que je croise son regard, sans faire attention à la forme de ses yeux, la longueur de ses cils, la couleur de ses iris.

Cette rencontre avec le visage, explique-t-il dans Ethique et infini, est éthique. Le visage est nu, sans défense. Et pourtant, le visage me dit : "Tu ne tueras point". Cet ordre me rend responsable d'autrui, de ce que je vais lui dire, de mon attitude envers lui.

Or, dans le selfie, non seulement je perds mon propre visage, car on ne fait attention qu'à la beauté de ses éléments, mais je perds aussi le visage de l'autre : je ne regarde plus les autres qui sont autour de moi. Je ne regarde que les images de leurs têtes, sur le livre des visages (Facebook).


"Il y a d'abord la droiture même du visage, son exposition droite, sans défense. La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d'une nudité décente. La plus dénuée aussi : il y a dans le visage une pauvreté essentielle ; la preuve en est qu'on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps, le visage est ce qui nous interdit de tuer." Emmanuel Lévinas, Ethique et infini, chap. 7 (1982)
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