• Philosophe chrétienne

Le dialogue pour empêcher la violence ?

L'année dernière, un des sujets proposés au Bac de philo était : "Discuter, est-ce renoncer à la violence ?" La Bible, dans ses textes les plus anciens, soulevait déjà cette question.



Caïn et Abel sont décrits dans la Bible comme étant les deux premiers enfants, les deux premiers fils, d'Adam et Eve. Leur tragique histoire est très courte : elle ne couvre que 17 versets dans le chapitre 4 de la Genèse. Caïn naît le premier, Abel en second. Caïn est agriculteur, Abel est éleveur. Chacun offre un sacrifice à Dieu, mais Dieu n'agrée que le sacrifice d'Abel. Caïn, en colère, se jette sur son frère et le tue. Il est ensuite maudit et voué à errer sur la terre.

On résume souvent cette histoire à être le récit du premier meurtre. Cependant, une lecture plus minutieuse nous révèle quelques réflexions précieuses sur la parole.


Abel, le presque rien :


La naissance de Caïn est présentée ainsi :


Adam connut Eve, sa femme ; elle conçut, et enfanta Caïn et elle dit : J'ai formé un homme avec l'aide de l'Éternel. (v. 1, trad. Louis Segond)

Un récit plutôt classique : rapport sexuel, grossesse, accouchement. Le nom donné à l'enfant donne sens à son existence et à l'expérience de sa mère : Caïn signifie "acquis".

Lisons à présent ce qui concerne Abel :


Elle enfanta encore son frère Abel. (v.2)

Quelle différence entre les deux ! Pour Abel, pas de récit, pas d'explication. Non seulement Abel n'a pas droit à un discours à son sujet de la part de sa mère, mais il ne semble pas avoir d'existence bien à lui : il "n'est que" le frère de Caïn. Cela transparaît également dans le nom qui lui est donné : de l'hébreu hévèl, Abel signifie vapeur, souffle. C'est le même mot qui est utilisé dans Ecclésiaste et qui est traduit par "vanité".

Ces deux versets très succincts traduisent sans doute un état de fait permanent : Abel l'effacé, l'oublié, vivant dans l'ombre de son frère Caïn, le seul vraiment important aux yeux de sa mère - peut-être aussi de son père. Est-ce pour cela que Caïn est entré dans une telle colère envers son frère, quand les rangs se sont inversés aux yeux de Dieu ?


L'Éternel porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande ; mais il ne porta pas un regard favorable sur Caïn et sur son offrande. Caïn fut très irrité. (v. 4-5)

Caïn n'a-t-il pas supporté de tout à coup passer au second plan, que ce soit son frère qui reçoive les éloges ? De telles situations se répètent dans la Bible : Esaü et Jacob, ou encore Joseph et ses frères.


Le dialogue inexistant :


Dieu encourage Caïn à ne pas se laisser dominer par sa colère et sa rancœur. En vain.


Cependant, Caïn adressa la parole à son frère Abel ; mais, comme ils étaient dans les champs, Caïn se jeta sur son frère Abel, et le tua. (v. 8)

Qu'est-ce que Caïn a dit à son frère ? En fait, l'hébreu ne dit pas que Caïn et Abel se sont parlé. Il dit juste : "Caïn dit Abel". Ce qu'on peut comprendre de 3 façons :

1°) Caïn dit : "..." à Abel : Caïn ne trouve rien à dire à son frère, aucune parole qui puisse créer un quelconque lien entre eux. Peut-être d'ailleurs n'y a-t-il jamais eu d'échange, de dialogue entre eux. Caïn ne parvient même pas à dire à Abel qu'il est en colère contre lui.

2°) Caïn dit : "Abel !" : trompeuse interpellation de la part de Caïn, qui fait naître chez son frère l'espoir qu'enfin, ils vont se parler ? Ou tout simplement cri pour désigner l'objet de sa haine ?

3°) Caïn dit : "hévèl !" : Caïn ne dit pas tant le prénom de son frère, que sa signification. Il l'insulte en lui disant : "Tu n'est rien, tu n'es qu'un souffle, une vapeur. Et d'ailleurs, ton insignifiante existence prend fin maintenant."

Aucun dialogue entre Caïn et Abel, aucun échange. Même si Caïn, comme choisit de le laisser entendre la traduction Segond, adresse la parole à Abel, la Bible ne dit pas qu'Abel a répondu. Caïn soit s'est tu, soit a insulté son frère, soit a parlé seul sans lui laissé l'occasion de répondre. Dans chacune de ces possibilités, il n'y a aucun dialogue.


Le dialogue pour éviter la violence :


Pourquoi le dialogue aurait pu empêcher la violence ? Pourquoi, si Caïn avait accepté de dialoguer avec son frère, cela aurait pu l'empêcher d'en arriver au meurtre ? Pourquoi toute violence s'accompagne toujours d'une absence de dialogue ?

Dialoguer c'est, littéralement, parler à deux : dia-logos. Cela veut dire qu'on part du principe qu'on ne peut être seul, parvenir seul à notre objectif. Nous reconnaissons avoir besoin de l'autre, de sa pensée, de ses réflexions, de ses avis.

Dialoguer c'est, après avoir parlé, se taire pour laisser à l'autre libre pour parler à son tour. C'est donc reconnaître l'existence de l'autre, l'intérêt de ce qu'il a à dire, c'est le traiter en égal, c'est se retirer, se mettre en retrait pour lui laisser la place.

Enfin, dialoguer c'est écouter l'autre pour pouvoir répondre à propos de ce qu'il a dit, et non pas, comme on le constate souvent dans de faux dialogues, continuer son monologue comme si l'autre n'avait rien dit. Ecouter, c'est accueillir la parole de l'autre. C'est accepter de recevoir ce qu'il dit. C'est donc à l'intérieur de nous, faire de la place pour ses idées. Et accepter que, peut-être, elles nous changent un peu.

Donc dialoguer est un acte de foi de la part des deux partenaires : foi que l'autre reconnaît mon existence, me traitera avec respect comme son égal en me laissant la place de parler, en accueillant ma parole ; foi que les paroles que l'autre va m'adresser et que je vais laisser pénétrer en moi n'ont pas pour but de me tromper ou de me blesser.

C'est pour toutes ces raisons qu'un véritable dialogue empêche la violence. Car user de violence envers autrui, c'est nier qu'il soit important, digne de respect, c'est refuser de lui laisser une place pour s'exprimer ou tout simplement vivre, c'est refuser de le laisser nous atteindre, refuser de reconnaître que nous pouvons avoir besoin de lui, besoin d'entendre ce qu'il a à dire.

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