• Philosophe chrétienne

Le christianisme est-il un humanisme ?

Bien que christianisme et humanisme puissent sembler totalement opposés, en réalité l'humanisme a des racines chrétiennes.


Une question paradoxale :


Pour un certain nombre de chrétiens, et à l'inverse d'humanistes, cette question semblera paradoxale. En effet, il est plus commun d'opposer christianisme et humanisme. Et ce pour deux raisons :


- la première, est que les juifs ou les chrétiens, comme les musulmans, placent au centre de leur existence : Dieu. De Dieu découlent le sens de la vie, les devoirs moraux, et l'être humain doit apprendre à obéir à la volonté divine. A l'inverse, les humanistes placent au centre : l'humain. C'est à l'être humain, grâce à sa raison et à son libre arbitre, de décider du sens qu'il donne à sa vie et de définir les devoirs auxquels il entend obéir.


- la seconde différence majeure, c'est que les humanistes sont animés d'une foi en l'homme : ils croient fermement au progrès de l'homme, tant intellectuel que moral. Tandis que les croyants monothéistes sont convaincus de la perdition de l'homme. L'homme sans Dieu est pécheur et destiné à l'enfer. De manière plus générale, la création est destinée à disparaître dans un bain de feu et de sang : l'apocalypse. S'il y a progrès, il est donc purement négatif : cela va en empirant.


Alors pourquoi poser cette question ? Parce que la réponse, derrière les apparences, est plus complexe.


Qu'est-ce que l'humanisme ?


Si vous avez quelques souvenirs de vos cours de français, vous vous rappelez que l'humanisme est un courant littéraire du 16e siècle, donc de la Renaissance, quand on a redécouvert les textes et la civilisation de l'Antiquité. L'objectif de ce courant était d'étudier et d'imiter les auteurs classiques. Bien que cela soit exact, c'est trop restrictif pour définir l'humanisme. En réalité, l'humanisme commence dès l'Antiquité, et il n'est toujours pas fini de nos jours : des courants comme le transhumanisme prétendent aujourd'hui poursuivre et renouveler l'humanisme.

L'humanisme, c'est d'abord une démarche qui met l'humain au centre. Mais dans quel but ? Pas dans le but de le glorifier aveuglément : l'humanisme part du principe que l'homme n'est pas achevé, qu'il est encore à venir. Nous naissons inachevés, nous ne naissons pas pleinement humains. Nous devons devenir humain : développer intellectuellement, moralement, spirituellement, les qualités humaines. Autrement dit, nous pouvons encore et toujours nous perfectionner, nous améliorer.

Comment développer ces qualités ? Par l'éducation. L'éducation façonne des presque-humains pour en faire des humains. Il y a l'idée qu'en l'homme quelque chose mérite le respect et l'admiration, mais en même temps ce quelque chose n'est pas présent d'office en nous, il est une potentialité, et il faut faire des efforts pour l'actualiser. L'éducation vise donc à rendre celui qu'elle éduque humain, digne, libre.

D'où le rôle des humanités : les humanités, dès l'Antiquité, désignent des disciplines qui doivent permettre aux hommes de devenir humains. Ce sont par exemple la philosophie, la rhétorique, l'arithmétique, la musique, l'astronomie... Il est intéressant de noter que ces disciplines n'étaient donc pas considérées comme purement théoriques, ou utiles pour trouver un métier : il ne s'agissait pas de "savoir pour savoir", mais de "savoir pour devenir", en l'occurrence pour faire advenir l'humain en nous.


Quel lien avec le christianisme ?


En quoi le christianisme serait, comme je l'ai dit plus haut, une racine de l'humanisme ? Tout simplement parce que, pour pouvoir affirmer que l'être est digne de respect, il faut justement pouvoir dire pourquoi : qu'est-ce qui, en l'homme, est digne de respect ? "Rien, justement !" s'exclameront les croyants, "puisque les humains sont tous pécheurs et perdus". Mais ce n'est pas ce qu'affirment les plus anciens textes monothéistes, ceux de l'Ancien Testament.

Premièrement, le monothéisme affirme que l'esprit de l'homme a une destinée qui dépasse le temps et l'espace : il est éternel. Il y a en chacun de nous une dimension qui excède les limites physiques, matérielles, du corps soumis à l'espace et au temps.

Deuxièmement, le monothéisme affirme que l'être humain a été créé à l'image de Dieu. Il est le seul être pour lequel c'est le cas. Quelles sont les implications d'une telle affirmation ?

- l'humain possède des qualités en commun avec Dieu : la volonté, la raison, la liberté, l'esprit...

- l'humain est partenaire de Dieu, Dieu lui a délégué la responsabilité sur la création.

- l'homme et la femme sont égaux, ils ont une égale dignité, et méritent un égal respect. L'un comme l'autre sont l'image de Dieu, l'un comme l'autre possèdent des qualités divines, l'un comme l'autre doivent être éduqués pour devenir humains.

Troisièmement, Dieu cherche en l'homme un vis-à-vis, et non un esclave. La Bible regorge d'exemples d'hommes qui parlent avec Dieu, qui lui répondent, voire qui l'interpellent : Abraham, Moïse, Job !

- tous les hommes sont à égalité : ils sont tous frères, ils appartiennent à une même humanité. Il n'y a pas de sous-hommes.


Ainsi, le monothéisme fonde le respect et la dignité humaine sur le fait que l'homme a une part divine, qu'il a une mission divine, et que son rôle est de se montrer "à la hauteur" de Dieu. Cela va profondément marquer et inspirer l'humanisme. Même quand il se revendique athée, l'humanisme ne peut fonder la dignité humaine sans faire appel à un idéal qui dépasse l'homme mais vers lequel il nous faut pourtant tendre pour le réaliser.


Terminons avec une caractéristique propre au christianisme : le christianisme désigne la foi en Jésus-Christ, Fils de Dieu et Sauveur, c'est-à-dire la foi en Dieu qui se fait homme, pour partager la condition humaine et souffrir avec les humains. Le christianisme, c'est donc la foi en un Dieu humain, à la fois "physiquement", dans l'incarnation, mais aussi "émotionnellement" : un Dieu qui aime au point d'accepter de souffrir à notre place.


Références pour aller plus loin :

Le Monothéisme est un humanisme, Shmuel Trigano (2000)

Histoire de l'humanisme en Occident, Abdennour Bidar (2021)

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