• Anne Lemétayer

L'hébreu et le grec

L'Ancien et le Nouveau Testaments ont été écrits respectivement en hébreu et en grec. Des langues particulières qui mettent au défi les traducteurs.



Dans le Traité théologico-politique, le philosophe d'origine juive Spinoza, souligne l'importance d'une enquête historique pour bien comprendre la Bible. Cette enquête doit, entre autres, permettre de "comprendre la nature et les propriétés de la langue dans laquelle furent écrits les livres de l'Ecriture et que leurs auteurs avaient accoutumé de parler."

On ne peut pas tous étudier l'hébreu et le grec, et c'est naturellement que l'on s'en remet aux traducteurs de la Bible. Cependant, Spinoza nous invite à être conscient des difficultés qu'implique le travail de traducteur.


Difficulté n°1 : distinguer les mots


L'hébreu et le grec ne séparent pas les mots à l'écrit : ils sont collés les uns aux autres, sans espace ni ponctuation, sans point pour marquer la fin d'une phrase. Avant même de traduire, le premier travail est donc de distinguer les mots les uns des autres, et les phrases les unes des autres.

De plus, l'hébreu ne note pas, à l'écrit, les voyelles. Il n'y a donc, sur les manuscrits, qu'une suite de consonnes. Les traducteurs doivent replacer les voyelles, mais il y a plusieurs possibilités, ce qui peut changer le sens des mots.

Donnons un exemple connu : le nom de Dieu, Yahwé, s'écrit YHWH. Pour pouvoir le lire et le prononcer, on le complète en ajoutant les voyelles.

Donnons un exemple de ce qu'une phrase écrite en hébreu donnerait si elle était écrite en français : "cmmcmntdcrlscxtltrr". Il faut d'abord séparer les mots : "cmmcmnt d cr ls cx t l trr", puis replacer les voyelles : "Au commencement Dieu créa les cieux et la terre."


Difficulté n°2 : un mot, une idée


Chaque langue reflète une certaine conception du monde. Les mots renvoient à des idées. Mais les mêmes mots, traduits dans une autre langue, ne renvoient pas forcément aux mêmes idées. Rester fidèle aux mots et aux idées représente un défi pour le traducteur, mais peut aussi induire de mauvaises compréhensions du texte.

Donnons deux exemples en grec :


1- un mot, plusieurs sens : le mot logos est utilisé au début de l'évangile de Jean : "Au commencement était le logos, et le logos était avec Dieu, et le logos était Dieu." On a l'habitude de traduire par "parole". Certains ont sans doute aussi lu des traductions qui disent : "verbe". Et en anglais, la traduction dit : "word" (mot).

Or, en grec, le mot logos veut dire parole, mais aussi raison (la faculté de raisonner). C'est pourquoi il a donné le mot "logique", et la terminaison "-logie", comme "archéologie, généalogie, biologie, psychologie", où il signifie "étude de". Il a donc un sens plus riche en grec que notre mot "parole".


2- plusieurs mots, un sens : en Jean 21 : 15, Jésus demande à Pierre : "m'aimes-tu ?" et Pierre répond : "tu sais que je t'aime". Jésus le lui demande une deuxième fois, et reçoit la même réponse. Il réitère sa demande une troisième fois, et Pierre est attristé.

Traduit ainsi, ce passage prête à confusion : pourquoi Jésus pose la question trois fois ? Doute-t-il de la réponse de Pierre ? Est-ce pour cela que Pierre est attristé ?

En fait, le grec utilise deux verbes, là où le français traduit systématiquement par "aimer".

- Simon, fils de Jonas, m'aimes-tu plus ceux-ci ? (agapas)

- Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime. (philo)

- Simon, fils de Jonas, m'aimes-tu ? (agapas)

- Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime. (philo)

- Simon, fils de Jonas, m'aimes-tu ? (phileis)

- Pierre fut attristé de ce qu'il lui avait dit pour la troisième fois : M'aimes-tu ? (phileis)

- Seigneur, tu sais toutes choses, tu sais que je t'aime. (philo)

On pourrait traduire le verbe agapeo par "aimer", car il s'agit de l'amour suprême, le plus grand, celui que doit avoir le mari envers sa femme, et qu'a eu Christ envers l'Eglise (Éphésiens 5 : 25). Et on pourrait traduire phileo (qu'on retrouve dans philosophie) par "apprécier, être ami". On comprend alors mieux ce qui se joue dans ce dialogue.


Difficulté n°3 : passages difficiles


Il y a dans la Bible de nombreux passages qui posent problème. Depuis des siècles, ils suscitent des polémiques et les interprètes s'échinent à les expliquer. Connaître l'hébreu et le grec peut permettre de comprendre pourquoi ces passages sont difficiles, et donc accepter que leur interprétation soit encore sujette à caution.

Citons un exemple : "Je ne permets pas à la femme d'enseigner, ni de prendre de l'autorité sur l'homme ; mais elle doit demeurer dans le silence." (1 Timothée 2 : 8-15). Contrairement à ce que la traduction peut laisser penser, le mot grec traduit par "prendre de l'autorité" n'est pas le mot habituellement utilisé pour autorité (exousia), mais il s'agit d'un mot utilisé uniquement en cet endroit dans le Nouveau Testament (authenthein). Il me semble donc que traduire par "prendre de l'autorité" n'est pas une bonne traduction, car le lecteur donnera au mot "autorité" son sens habituel, en référence aux autres passages qui parlent d'autorité. Et cela induira une mauvaise compréhension. La traduction doit ici être plus précise, peut-être accompagnée d'une note explicative. Et l'interprétation ne peut pas être faite de manière rapide et simpliste.

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© 2020 par Anne Lemétayer. Créé avec Wix.com

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