• Anne Lemétayer

Ce que l'ère de la post-vérité est en train de détruire

Mis à jour : mai 5

L'idée de vérité est de plus en plus remise en question, et on se défie de la parole scientifique. Pourquoi ? Et quelles en sont les conséquences ?



La vérité, horizon inatteignable :


Comme je l'ai expliqué dans cet article sur la démarche scientifique, le scientifique étudie la réalité pour comprendre comment elle fonctionne. Sa parole se veut donc conforme à la réalité, c'est-à-dire vraie (#vérité).

Cependant, ne nous leurrons pas : la science n'a pas encore atteint la vérité. La vérité est comme un horizon inatteignable. Pourquoi ?

Parce que nous n'avons pas encore découvert tout le réel. Quand un scientifique présente une théorie (vérifiée par des expérimentations), il sait qu'elle n'est validée que provisoirement, parce qu'un jour ou l'autre, de nouvelles observations vont l'amener à repenser sa théorie. C'est d'ailleurs pour ça qu'il ne part pas en retraite, mais continue ses recherches !


Le doute généralisé sur la vérité :


Ce constat sert de justification à un doute généralisé sur la vérité et la science. Il y a plusieurs arguments en jeu, mais en voici deux des plus populaires :

- le doute sur la vérité : puisqu'on ne peut atteindre la vérité, alors il n'y a pas de vérité, c'est à chacun sa vérité.

- le doute sur la science : puisque les scientifiques se trompent parfois, on ne peut pas être certain de ce qu'ils nous disent maintenant ! Peut-être sont-ils encore dans l'erreur ? Il y a pire, d'ailleurs : peut-être nous trompent-il volontairement ? On invoque pour cela les conflits d'intérêts, la collusion de la science avec le pouvoir politique, etc.

Mais ces deux arguments, d'une part sont fragiles, d'autre part entraînent de dangereuses conséquences.


Le doute sur la vérité entraîne une crise du rapport au réel :


Le premier argument est fragile, pour les raisons suivantes. Prenons l'image d'un voyage : vous allez de Paris à Marseille. Vous n'êtes pas encore arrivé à Marseille, mais ce qui est sûr, c'est que vous n'êtes pas sur la route de Strasbourg ! Il en est de même pour la recherche la vérité : on ne l'a pas encore atteinte, mais on ne se dirige pas n'importe où pour autant.

Ses conséquences sont dangereuses, car si la vérité c'est la correspondance à la réalité, et que l'on doute de la vérité, alors on doute de la réalité. Comme si on ne pouvait plus savoir ce qui est réel. Comme si les faits n'étaient plus les faits. Comme si on pouvait penser ce qu'on veut au sujet de la réalité.

C'est la voie ouverte à la confusion entre vérité et opinion. La science prend soin d'établir les faits, et de confronter ses théories aux faits par l'expérimentation. L'opinion donne son avis, prendre le temps de la vérification.

Nous voyons aujourd'hui des hommes de pouvoirs, qui critiquent la science, donnent leur opinion en affirmant pourtant qu'elle est vraie, et sans tenir compte des faits. L'actualité fourmille de ces exemples : le président du Brésil s'est longtemps entêté à nier l'existence, puis la gravité de l'épidémie de Covid-19. Mais la réalité est... réelle : les faits nous rattrapent, quoiqu'on en pense.


Le doute sur la sincérité du scientifique entraîne une crise du rapport à autrui :


La remise en question de la sincérité de celui qui prétend dire la vérité ne concerne pas uniquement les scientifiques : la justice, les journalistes, les historiens, et les professeurs, en font aussi les frais. Ce soupçon jeté sur la sincérité de celui qui parle induit une crise de confiance entre les hommes.

Mais l'on oublie trop vite que : 1- la science (comme la justice) est une institution, avec des règles, des procédures de vérifications très précises ; 2- les scientifiques (comme les journalistes) soumettent leur travail à la critique de leurs pairs ; 3- la science se soumet à l'expérimentation, les faits montreront qui a raison.


Rendre possible la vie ensemble :


La crise du rapport à autrui, conjuguée à la crise du rapport au réel, détruit purement et simplement la possibilité de vivre ensemble. En effet, la vie en commun nécessite d'être d'accord sur le monde dans lequel nous vivons, et d'avoir confiance les uns dans les autres. Sinon, comment parviendrons-nous à nous entendre pour prendre des décisions ?

Prenons un exemple tout simple : vous soutenez que la maison est sale et qu'il faut faire le ménage, votre conjoint soutient qu'elle est propre donc n'a pas besoin de ménage, et vous le soupçonnez de dire cela parce qu'il a la flemme de faire le ménage. Vous voyez combien une telle situation est invivable !

Or, nous parlons d'une situation à l'échelle d'un pays : réchauffement climatique ou pas ? épidémie de Covid-19 ou pas ? pollution ou pas ? En confondant opinion et vérité, en niant les faits, en jetant sans cesse et sans raison le soupçon sur la parole scientifique, nous serons comme paralysés. Mais la réalité, elle, nous rattrapera toujours.

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© 2020 par Anne Lemétayer. Créé avec Wix.com

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