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#3 - "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" : éloge du narcissisme ?

Prendre l'amour de soi comme référence à l'amour de l'autre : ce commandement désigné par Jésus comme le second plus grand n'est-il pas légèrement narcissique ?



Est-ce bien moral de s'aimer soi-même ?


S'aimer soi-même, n'est-ce pas un peu narcissique ? Dans la mythologie grecque, Narcisse tombe amoureux de lui-même en voyant son reflet. Il croit d'abord qu'il s'agit de quelqu'un d'autre, mais quand il réalise que ce n'est que son reflet, il finit par dépérir. Ce mythe condamne l'amour de soi-même, en tant qu'il est clos sur lui-même.

Comment donc l'amour de soi, l'amour clos sur soi-même pourrait être le point de départ d'un amour ouvert à l'autre ? Et figurer dans un commandement divin ? Ne faut-il pas plutôt aimer l'autre plus que soi-même ? Et ne pas être vaniteux au point de s'aimer soi-même ?

Et si, en plus, on souffre de mésestime de soi-même, qu'on ne s'aime pas, qu'à l'inverse total de Narcisse, on ne supporte pas notre reflet ?


Deux commandements d'amour :


Ce commandement est désigné comme second. Pour le comprendre, on ne peut donc faire l'impasse sur le premier :


"Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée. C'est le premier et le plus grand commandement. Et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même." Matthieu 22 : 37-39 (la Bible, trad. Louis Segond 1910)

En quoi ce second commandement est semblable au premier ? Ils ordonnent tous deux d'aimer, mais le premier porte sur Dieu, le second sur le prochain ! Rien de comparable. Et au milieu, le moi qui doit s'aimer. Quel lien unit ces deux commandements, en faisant les deux faces d'une même pièce ?


Être aimé, s'aimer, aimer : la circularité de l'amour


Ce que cela nous révèle, c'est qu'on ne peut pas aimer les autres si on ne s'aime pas soi-même, c'est ensuite qu'on ne peut s'aimer soi-même qu'à la mesure dont on a été aimé. L'amour de soi-même est l'intériorisation de l'amour qu'on a reçu : je m'aime à l'image de l'amour dont on m'a aimé, et j'aime les autres à l'image dont je m'aime. Autrement dit : il faut que j'ai d'abord été aimé pour que je puisse m'aimer et aimer à mon tour.

Qui est cet autre ? Les parents, évidemment. Ce sont mes parents qui m'ont aimé en premier. Or, tous les parents sont défaillants : tout simplement parce qu'ils sont humains. Leur amour n'est jamais parfait. Et trop souvent, il y a même une totale absence d'amour : indifférence, violence, maltraitance... Comment, privé de tout amour, parvenir à s'aimer et à aimer ?

Cependant, il y a une autre personne qui nous a aimé le premier : c'est Dieu. Cet amour parfait, inconditionnel, infini, nous permet de nous aimer (à nouveau), et d'aimer les autres... à l'image dont Dieu nous aime.

Cette circularité de l'amour, inscrit dans une relation aux autres, est l'inverse du narcissisme, clos sur lui-même. L'amour a toujours son point de départ en l'autre et s'ouvre aux autres, l'amour est relation, et c'est pourquoi il n'y a pas d'amour narcissique.


Au nom de quoi Dieu m'aimerait-il ?


Dieu nous a aimé le premier, nous devons nous aimer et aimer les autres... mais au nom de quoi ? En effet, l'être humain est plutôt détestable ! La Bible d'ailleurs ne se prive pas de le souligner : pécheur, rempli de haine, violent, menteur, voleur, assassin, il ne mérite que la mort.

Si Dieu nous aime, c'est parce que nous sommes ses créatures, mais surtout parce qu'il nous a créés à son image. La Bible prend souvent l'image du père et de ses enfants pour illustrer la relation de Dieu avec les hommes. Les enfants sont à l'image de leurs parents : physiquement parlant, mais aussi dans leurs attitudes, leurs opinions, leurs valeurs...

Cette idée de l'homme à l'image de Dieu mérite un développement à part entière. Soulignons seulement une de ses implications, qui en fait une idée révolutionnaire dans l'histoire de l'humanité : si tous les êtres humains sont à l'image de Dieu, alors ils sont tous égaux, ils ont tous la même dignité, ils sont tous frères. Je ne peux aimer véritablement l'autre - tous les autres - que si je comprends qu'ils sont aussi des créatures à l'image de Dieu. C'est pour cela que la Bible juge illogique, absurde, incohérent, de prétendre aimer Dieu et de ne pas aimer son prochain :


"Si quelqu'un dit : 'J'aime Dieu', et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur [...]." 1 Jean 4 : 20 (la Bible, trad. Louis Segond 1910)

Il ne s'agit donc pas de narcissisme : ce commandement n'invite pas à se croire seul aimé de Dieu, seul aimable.


Un amour impossible ?


Reportons finalement notre attention sur le fait qu'il s'agit d'un commandement. Nous l'avons souligné dans cet article : un commandement qui ordonne d'aimer, n'est-ce pas étrange ? C'est parce que l'amour n'est pas premier en nous, comme nous le rappelle Freud dans cet article, que nous avons besoin d'un ordre qui nous rappelle à l'ordre.

Ce commandement est au futur (en hébreu, le temps qui évoque l'inaccompli), parce qu'apprendre à s'aimer soi-même et à aimer son prochain est un lent travail, un long processus. Dans l'amour, Dieu nous recrée, en quelque sorte, à son image. Ce commandement nous rappelle qui nous sommes, notre être, notre essence (en philosophie, c'est le domaine de l'ontologie : du grec ontos = ce qui est, et logia = étude de) : des êtres créés, qui existent dans la relation à l'Autre (Dieu) et aux autres, et qui dépérissent s'ils se clôturent sur eux-mêmes.

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